vendredi, juillet 12, 2019

Un éditorial sur les avantages de la privatisation plutôt déconcertant

Un récent éditorial du Telegraph-Journal présentant l’opinion du journal à l’effet que la province devrait privatiser à la fois le cannabis et l’alcool est un peu déconcertant.
En surface, il s’agit d’une opinion favorable à la privatisation et antisyndicale, une opinion que le journal a tout à fait le droit d’émettre; après tout, la liberté d’expression est une partie importante de toute démocratie.
C’est cependant la manière de justifier la prise de position du journal qui est déconcertante.
Premièrement, il faut donner crédit à l’éditorial pour les points énoncés correctement. En effet, le Syndicat du Nouveau-Brunswick essaie de syndiquer les travailleurs de Cannabis NB. Et notre demande de syndicalisation des employés de trois magasins a échoué, car la commission du travail est en faveur d’une approche visant à syndiquer tous les employés de Cannabis NB à travers la province plutôt que de le faire un magasin à la fois.
Et c’est à peu près là que la discussion perd sa logique, car l’éditorial omet certains faits essentiels.
Examinons par exemple cet énoncé : « Le mouvement vers la syndicalisation, qui comporte la probabilité de salaires plus élevés et d’une moins grande flexibilité commerciale, est une preuve de plus indiquant que le gouvernement Higgs doit trouver un meilleur modèle d’affaires et qu’il doit le trouver bientôt. »
Supposons que les employés syndiqués demanderaient des salaires plus élevés et des améliorations générales du lieu de travail sont une donnée de base. Cela ne devrait pas être considéré comme problématique. De plus, cela serait discuté à la table de négociation où les deux parties travaillent afin de trouver des ententes équitables. En ce qui concerne l’affirmation de moins de flexibilité commerciale, l’éditorial n’offre aucun exemple ou fait pour justifier cet énoncé. L’éditorial présente ensuite cette supposition comme une preuve supplémentaire à l’effet que le gouvernement doit trouver une meilleure solution. Il s’agit là d’une simple opinion, non d’un fait ou d’une preuve.
La plus grande partie des produits commandés par Cannabis NB chez des fournisseurs avant l’ouverture des magasins n’a pas été livrée, ce qui s’est traduit par moins de ventes et a entraîné la fermeture de certains magasins pour quelques jours ainsi que des mises à pied. L’éditorial définit ainsi ce problème : « l’insuffisance des fournisseurs, qui ont réussi à livrer seulement un dixième des produits que la province avait dit s’être assurée d’obtenir avant la légalisation. »
En spécifiant que la province « avait dit » s’être assurée d’obtenir les produits, l’éditorial fait un transfert subtil du blâme, qui passe des fournisseurs du secteur public à la société de la Couronne. Mais il s’agit d’un renversement de cause et d’effet.
Les fournisseurs ont été incapables de répondre à la demande en produisant suffisamment de produits, et cet échec du secteur privé a mené à une perte de ventes lors des importantes premières semaines de la légalisation. C’est alors un bond énorme de suggérer que, comme des fournisseurs du secteur privé ont échoué à répondre aux besoins d’une société publique, la solution consiste en une plus grande privatisation.
L’éditorial poursuit en déclarant : « Le premier ministre Blaine Higgs a lancé la possibilité de privatiser le commerce de détail du cannabis et de l’alcool dans le cadre d’une stratégie visant à corriger le modèle d’affaires. Nous pensons qu’il est temps de faire des changements. Il est temps de s’éloigner du concept défaillant des monopoles gouvernementaux.
Supposons simplement que cette dernière phrase a été écrite sans un soupçon d’ironie, par quelqu’un qui croit sincèrement que les monopoles sont seulement bons pour le secteur privé – par exemple, dans la gestion des journaux. Mais certaines des autres suppositions ont encore besoin d’être analysées.
Considérons le bond effectué par l’éditorial, de Cannabis NB vers Alcool NB. Alcool NB n’est pas un échec; cette société fournit à notre province des millions de dollars en revenus chaque année, sous forme de ventes et de revenus fiscaux. Si les ventes d’alcool étaient privatisées, le flux des revenus provenant des ventes serait supprimé, laissant seulement les revenus fiscaux. Devrions-nous vraiment croire que le fait de priver notre gouvernement provincial d’une source de revenus sera plus avantageux pour les Néo-Brunswickois?
La seule chose manquante dans l’exemple cité par l’éditorial est la logique.
Dans son argumentation, l’éditorial omet certains autres faits importants. Par exemple, l’objectif primordial de la légalisation était l’éducation et la sécurité. Comme l’a stipulé le communiqué de presse du 30 avril 2019 du gouvernement : « Le cœur du modèle de vente au détail concerne la protection des jeunes, la réduction du commerce illicite, l’éducation du public et la sécurité. »
Un autre fait important non mentionné dans l’éditorial est que Cannabis NB est une nouvelle entreprise, qui n’a pas encore fêté son premier anniversaire. Ses coûts de démarrage auraient dû être pris en considération et même un expert dans le domaine – Jay Rosenthal, président de Business of cannabis, qui a été cité dans le Telegraph-Journal le 11 mai 2019 – est d’avis que le fait de changer le modèle si rapidement n’est pas une bonne idée. Les conclusions de M. Rosenthal sont les suivantes : « Il est trop tôt pour faire un changement radical. Je sais que les gouvernements veulent souvent agir ainsi, mais la mesure du succès ne pourra pas être prise avant que tous les autres éléments se soient placés. »
Il a ajouté que, parmi les éléments qui ont besoin de temps pour se résoudre d’eux-mêmes, il y a les pépins liés à l’approvisionnement et l’arrivée des produits comestibles, qui sont censés apporter des profits à tout nouveau modèle, et qui seront sur les tablettes en octobre.
Le Syndicat du N.-B. est d’avis que cet éditorial est basé sur une idéologie plutôt que sur des faits. La suprématie de la privatisation est depuis longtemps une croyance classique mise de l’avant dans les éditoriaux du Telegraph-Journal. Ses défenseurs pensent qu’il suffit de privatiser quelque chose pour réaliser des économies et de meilleurs rendements.
Le plus récent rapport de la vérificatrice générale du Nouveau-Brunswick a contesté cette affirmation, comme l’a fait aussi le Centre canadien de politiques alternatives dans son étude de 2012 intitulée « Un second regard plus réaliste sur la privatisation de l’alcool ».
Comme on peut lire dans ce rapport : « En réalité, les prix ont augmenté en Alberta suite à la privatisation et, en C.-B., les prix dans les magasins privés sont plus élevés que dans les magasins publics. La privatisation n’a donc pas engendré des prix plus bas tel que promis par les promoteurs du libre marché. Ces résultats sont survenus malgré la prolifération des points de vente d’alcool en Alberta depuis l’avènement de la privatisation, qui aurait dû entraîner une augmentation de la concurrence et une baisse des prix.
« [En] Alberta, où les détaillants établissent leurs propres prix, la taxe sur la valeur ajoutée n’est pas pratique, elle a donc été remplacée par une taxe par unité vendue – basée sur le volume. Non seulement la taxe par unité est-elle moins juste (c’est comme une taxe forfaitaire), mais elle se traduit par des revenus fiscaux plus faibles... Le rapport démontre que les prix plus élevés n’ont pas entraîné une hausse des revenus en Alberta; en fait, la province a perdu un montant estimatif de 1,5 milliard de dollars en revenus fiscaux depuis la mise en œuvre de la privatisation. »
En attendant que le Telegraph-Journal puisse justifier ses opinions avec des faits, nous nous en tiendrons aux opinions des experts et de ceux qui ont étudié le sujet en profondeur.